Ma mère rit – Chantal Akerman

Au début c’était un cataclysme avec de la brûlure et de l’exaltation. Des mots, toujour les mêmes sans cesse répétés, j’ai fait conossaince avec les mots d’amour d’une langue ancienne.
J’ai tant parlé.
J’aurais pas dû.
Oui, je revivais.
J’arrêtais de voir ma mêre mourir.
J’arrêtais de ne pas vivre.
Il y avait de la vie en moi.
Toute une vie.
Une plaine vie.

J’ai écrit tout ça et maintenant je n’aime plus ce que j’ai écrit. C’était avant, avant l’épaule cassée, avant l’opération du cœur, avant l’embolie pulmonaire, avant que ma sœur e mon beau-frère ne m’appelle puor lui dire au revoir (à tout jamais). Avant qu’elle ne revienne chez elle à Bruxelles pour toujours.
Avant qu’elle ne rie.
Avant que je rie.
Avant que je comprenne que je n’avais peut-être tout compris de travers.
Avant que je comprenne que je n’avais qu’une vision tronquée et imaginaire. Et que je n’étais capable que de ça. Ni de vérité ni à peine de ma vérité.

Maintenant ma mère vit et est en bonne santé. [..]
Elle a mal partout mais les cheveux ont repoussée. C’est un miracle. [..]
À Noël et au Nouvel An,  elle font des fêtes et invitent ma mère. Ma mère dit que ça ne fait rien Noël e le Nouvel An mais elle est contente d’être invitée et chez les Mexicains (from the other side) il y a beaucoup d’ambiance et elle adore ça. Elle revient de ces fêtes le rose aux joues et les yeux brillants.
Elle rit souvent au milieu de ses plaintes. Elle a du plaisir.

Je l’écoute rire. Elle rit pour un rien. Ce rien, c’est beaucoup. Même parfois le matin, elle rit.
Elle se réveille fatiguée mais elle se réveille et entame la journée. [..]

Je suis revenue de New York (news from home) pour passer quelques jours avec elle.
Et je ne sais pas pourquoi ni comment mais elle me laisse exister comme je suis.
Mon désordre ne semble plus la déranger ( portrait d’une paresseuse ). Elle a l’air de ne plus l’apercevoir. Elle accepte. Elle m’accepte comme je suis. C’était pas comme ça avant mais depuis qu’elle a senti la mort et qu’elle s’en est sortie elle a changé. Elle sait ce qui est important et ce qui ne l’est pas et elle m’accepte.
Parfois elle parle encore de ma naissance et du fait que son lait ne me convenait pas et qu’elle voyait son enfant dépérir et que c’était terrible. Un jour on a fini par trouver un lait qui me convenait.
Qu’est-ce qui serait arrivé sinon.
Elle rit.
J’aime entendre son rire.
Elle dort beaucoup, mais elle rit. Elle a du plaisir. Puis elle dort. [..]

J’aimais tant quand elle était jeune ma mère.
Elle, sa jeunesse, sa beauté, ses robes. Surtout une d’été à larges lignes dorées et orange. Elle resplendissait. Elle m’appelait à l’aide pour que je lui ferme sa robe et j’adorais ça. Puis elle me demandait si ça allait. Oui, tu es très belle. Cette robe te va très bien. À cause de tes jeux noirs. ( jeanne dielman)

Je me prépare à sa mort. Comment fais-tu, dit quelqu’un. J’essaie de m’imaginer sans elle. Et je pense que ça ira.
Pas pour elle. Pour moi. Ou le contraire.
Mais il paraît qu’on ne peut pas vraiment se préparer alors je perds mon temps.
Elle, elle a une terrible envie de vivre.
Et toi? Moi je n’en sais rien. ( autoportrait ) [..]

Ma mère soupire. C’est le matin que je vais mal, le plus mal. Après je me dérouille un peu, tu ne trouves pas? Elle tient ses yeux fermés pendant le petit-déjeuner tropical. Les ouvre quand je parle. Dès que j’arrête elle les referme. Dis quelque chose. Tu as bien quelque chose à dire.
Mais quoi? Ce que tu veux, ce que tu fais, dis. N’importe quoi.
Oui. Je vais essayer. Mais rien absolument rien ne passe par ma tête. Qu’est-ce que tu veux que je te dise. Tout m’intéresse.
Parle-moi de ton école à New York Ah, non, surtout pas. Il n’y a rien à dire. J’enseigne trois heures par semaine, c’est tout.
Ils viennent de tous les pays du monde. C’est tout.
Je cherchais longtemps quelque chose à dire sur cette année écoulée et qui avait été horrible. Enfin presque tout le temps. Avec de cris, des silences qui n’en finissaient pas, des coups, des insomnies, des diarrhées, des souris, des exterminateurs, des chutes, des pieds tordus, des genoux blessés, des sueurs froides, des sueurs chaudes. Je n’allais quand même pas raconter tout ça. Ni le reste. [..]

À New York il faut que je me torde le cou pour voir un coin de ciel et pourtant j’habite à Harlem. Dès que je me retrouve à Harlem j’ai envie de retourner à Paris et après quelques jours à Paris j’ai envie d’aller ailleurs, et même à Harlem mais aussi ailleurs, mais je ne sais pas vraiment où. Mais j’irai quand même. Oui, j’irai parce que j’avais emmené C. à New York et ça devenait insupportable. J’avais des insomnies et je pleurais tout le temps. C’était insupportable. [..]

Non, il n’y avait rien à dire à une mère.
Je cherchais mais je ne trouvais pas. Alors j’ai dit je n’aime plus New York même avec son ciel bleu l’hiver. (news from home) Tu n’aimes plus New York, mais tu as toujours adoré New York. Plus maintenant, New York à changé ou moi. Peut-être que je ne suis plus faite pour New York. Ma mère dit moi je n’y ai été qu’une fois, on est arrivés là en voiture du Canada. Avec papa e ton oncle e ta tante.
Quand on est passés par Harlem ton oncle a fermé les vitres. Il a dit c’est très dangereux pour les Blancs. Et toi maintenant tu es là. Ce n’est plus comme avant maman, ce n’est plus dangereux du tout. Et quand j’arrive avec mes bagages il y a toujours quelqu’un de l’immeuble qui m’aide et parfois il ou elle dit, c’est pour Dieu que je le fais. Je souris et je dit, en attendant vous le faites pour moi aussi.
Ils sont croyants que ça? Je ne sais pas mais j’ai l’impression que dans mon immeuble ils le sont ( hotel monterey ). [..]

Elle s’entord à tout moment. Sa réveille. Mange un peu. Existe.
Elle se lève, mange, prend son bain, elle arrive à entrer et sortir de son bain toute depuis quelques jours.
Mange. Se couche sur le divan. Dort. Se réveille.
Parle un peu avec ses deux filles qui sont là pour elle. De tout et rien.
De pas grand-chose.
Qu’est-ce qui rest à dire. [..]

J’ai acheté des fleurs blanches pour ma mère. Il fait tellement gris.
Avec des fleurs peut-être on le sentira moins.
On essaye. Ça ne marche pas très fort.
Je n’ai rient à dire. Ma mère se plaint. Dis quelque chose.
Mais quoi? ..
Elle est triste à cause de ça. Moi aussi. Je suis dans un mauvais jour.
Ça va passer.
Parlons ( no more movie ). [..]

Ma mère m’a dit un jour, en sortant de là-bas mon coeur était mort. Peut-être qu’il était encore un peu mort quand j’était petite, ou bien pour toujours, mais je ne crois pas. Enfin je ne sais pas. Et à quoi ça sert de le savoir. Ça sert sans dout a se défendre davant tant mots d’amour qui sonnent parfois faux, un peu en tout cas et même souvent. Mais parfois pas.

À part ça elle ne disait rien sur là-bas même quand je lui demandais, sauf des choses comme, une amie m’a sauvée en allant voler des pommes de terre. Elle me disait que des choses formidables. Sinon elle ne pouvait rien dire. [..]

Une femme en sursis. Qui a survécu. Elle le sait, elle a survécu et survivra encore. Son moment n’est pas arrivé, c’est ce qu’elle dit.
Je ne sais pas si c’est ce qu’elle pense, parce que ses gémissements et ses je ne sais pas qu’elle ignore dire tout haut ne se disent pas ça. [..]

Tu sais quand j’étais très jeune pendant des mois j’ai échangé des lettres avec un soldat israélien. C’est comme ça que je vivais. Une vie à travers des lettres. Je ne l’ai jamais rejoint. Les lettres me manquaient, c’est tout.
Puis je rencontré ton père. En chair et en os. Les lettres ne me manquaient plus. Et tu ne lui as plus jamais écrit ? Non. Et tu ne sais pas ce qu’il est devenu? Non. Et tu n’y penses jamais? Non. Et s’il était mort? Et bien je ne le saurais pas. S’il était mort ça ne te ferait rien? Tu sais à l’époque je ne savais pas aimer. J’essayais, c’est tout, avec les lettres. Et comment tu l’a rencontré; tu as bien dû le rencontrer ? Oui, en passant, juste une soirée, c’était un ami de quelqu’un que je connaissais. Tout ce que je peux te dire c’est qu’il avait des cheveux très noirs, des yeux très noir et une grosse moustache. Tu t’en souviens encore. Non mais un jour il m’a envoyé sa photo alors je suis dit tout ça. Alors comme la photo est encore là je me souviens, sinon, non.
Tu ne m’as jamais raconté.
Non, puor quoi faire? Au fond, ça ne comptait pas. Ce n’étaient que des lettres, des belle lettres main que de lettres.
Les lettres ne comptent pas alors? Ça dépend, mais à cette moment là de ma vie j’étais comme insensible. Alors ça ou autre chose.
Après tu est devenus plus sensible. Oui, j’ai été sensible à la gentillesse de ton père. Mais tu ne dis pas je suis tombée amoureuse. Non, après tout ça, tout ce qui m’était arrivé, c’était la gentillesse qui comptait.
Mais quand tu étais petite tu tombais amoureuse tout le temp.
Oui, c’était avant. Avant tout était possible, même de tomber amoureuse. [..]

Papa et moi on était partis à Paris en voyage de noces dit ma mère et il y avait des puces dans le matelas et les toilettes étaient dans le couloir, on s’est grattés toute la nuit. Puis on est rentrés. C’était quand même un voyage de noces. Puis le lendemain on travaillait, il fallait travailler. Oui, je sais maman.
On a a beaucoup travaillé toute notre vie. Oui je sais maman, j’étais là. Toi aussi tu travailles. Oui mais pas autant. Quand même tu travailles. En ce moment je ne fais pas grand-chose j’ai rien dans la tête, aucune idée. Ou trop, je sais pensé.
Ça viendra dit ma mère. Tu dis toujours ça. Et si cette fois ça ne venait pas?
Je vais me coucher. Oui, couche-toi. Ce bon de parler, tu ne trouves pas?
Oui, ce bon. Mais c’est rare quand tu parles. Oui, parfois je suis fermée ou bien je n’ai rien à dire.
Mais il ne faut pas avoir quelque chose à dire pour parler. On peut juste dire quelque chose et puis un autre chose, c’est comme ça qu’on parle ( too far, too close ).
Moi j’adore parler. Oui, je sais maman. Je sais, parfois je répète la même chose. C’est pas grave.
Mais pour toi on a l’impression que c’est grave et que tu ne supportes pas. Parfois je ne supporte pas mais parfois ça ne me fait rien.
Quand je ne supporte pas c’est que je suis de mauvaise humeur et quand je suis de mauvaise humeur je ne supporte rien.
Alors soit de bonne humeur. [..]

J’ai raconté à ma sœur ce que ma mère m’avait dit le premier soir parce que je ne faisais qu’y penser, il fallait absolument que je lui raconte qu’elle avait juste ouvert les yeux pour me dire que j’avais été agressive avec elle, et que c’est tout ce qu’elle m’avait dit. Ma sœur m’a dit encore elle délire, n’y pense plus. Oui, j’ai dit.

Au mariage, enfin après le mariage quand on mangeait et dansait, ma mère ne dansait pas, elle qui avait tant aimé danser aux mariages et ailleurs aussi, j’ai pris une cigarette et ma mère m’a dit avec violence ne fume pas, et j’ai répondu avec violence laisse-moi tranquille et j’ai fumé. C’est de ça que ma mère se souvenait. C’est pour ça qu’elle m’a dit tu as été agressive, elle m’a dit ça en me reconnaissant dans cette chambre presque noir de l’hôpital.  ( de ça )  [..]

Je mes suis même installé une chaise sur la terrace et je fume.
Enfin, ici elle n’a plus besoin de masque d’oxygène, ici elle n’a plus besoin de transfusion de san, de piqûres de vitamines B12.
Ici elle va mieux. Elle oublie un peu, c’est tout. Et seulement parfois.
Et pourtant quelque chose a changé, elle ne se tord plus les mains d’angoisse.
Elle n’attend plus devant la fenêtre.
Quelque chose a changé dans l’atmosphère de la maison.
On s’y sent mieux. Je ne sais pas pourquoi. C’est la même chose et pourtant pas. Ma mère revit. Et quand elle met du rouge aux lèvres, ses lèvres n’on plus l’air de saigner. Je dirais que ça lui va bien. Sans doute parce que se joues sont moins vertes.
Elle me dit tu es pâle. Oui je le sais, le docteur de New York m’a dit que j’ai une anémie.
Ah comme moi, je suis toujours anémique.
Il m’a dit aussi que je manquais de vitamine D.
C’est à cause du soleil. Il n’y en a pas. Et elle rit. [..]

Au Mexique, quand une fois de plus elle avait été à l’hôpital et qu’une fois elle en ressortie et que je la voyais sur Skipe de New York elle avait l’aire de ne pas me reconnaître, alors je criais maman, c’est moi, maman, mais son regarde ne regardait pas et elle ne me semblait pas me reconnaître ( no more movie )

Je me suis dit au fond m’a-t-elle jamais connue. J’avais l’impression qu’elle était plus vraie quand elle ne me reconnaissait pas que quand elle me criait des mots d’amour. Je me suis dit ça c’est ma vraie mère. Plus tard elle m’a dit que c’est parce qu’elle voyait trouble. [..]

Un jour toujours au Mexique, un des rares jours où l’a sortie, c’était déjà quand elle n’avait plus besoin de son masque à oxygène, on l’a sortie parce qu’on projetait mon dernier film , elle n’a rien entendu du film parce que son appareil lui faisait mal mais elle a vu des images et surtout elle a vue qu’après le film je suis montée sur scène et j’ai répondu à des questions et que c’était chaleureux ce jour-là. Quand enfin elle est montée dans la voiture avec l’aide de son petit-fils qui l’a portée dedans, mois j’étais déjà assise au milieu, elle m’a dit mes filles, mes filles ont tout ça. Moi je n’ai rien eu à part les camps. C’était la première fois qu’elle disait ça. Sinon elle disait toujours qu’elle était contente et que c’était merveilleux, et tout d’un coup ça. Et je me disais encore une fois, cette fois elle dit la vérité, pas la vérité, mais sa vérité, et que c’était terrible. .. je suis resté sans parole, que pouvait-je dire. Je pensais c’est n’est pas juste, elle a connu une vie avant les camps et une vie après les camps, elle s’est même amusée parfois et puis elle nous eues, nous ses deux filles et je crois qu’elle se sentait bien avec mon père qui était calme. [..]

Elle dit, on m’a flouée à l’hôpital. On m’a dit ce sera une petite opération de rien de tout et maintenant je comprends que c’est le contraire. Qu’on va toucher à mon cœur.
Ne t’inquiète pas.
Elle soupir et dit non.
Puis elle gémit sans s’en rendre compte.
Je quitte la pièce.
Je reviens et lui demande pourquoi elle gémit.
Je gémis, mais non je ne gémit pas.
Elle ne s’entend pas gémir. [..]

Elle était très malade et j’avais peur, peur qu’elle s’arrête de respirer face à moi dans son fauteuil.
Elle s’était endormie et on sentait l’effort que faisais son cœur pour battre encore alors je la regardais, respire maman, ne me lâche pas, respire. [..]

Je ne sais pas pourquoi je tiens à mon sang. C’est un sentiment obscur et je n’aimerais pas le mettre en lumière. Je suis certaine que sì je le mettais en lumière je mettrais quelque chose en lumière que je n’aime pas chez-moi, alors laissons tout ça dans l’obscurité. Vaut mieux et pour des tas d’autres choses aussi vaut mieux laisser dans l’obscurité. Pourtant parfois je me dit il faut rechercher la vérité mais laquelle. C’est très important. On le sent dans le livres ou les films quand il y a de la vérité. Même quand elle reste obscure, surtout quand elle reste obscure. Quand elle reste obscure et qu’on sent qu’il y a de la vérité, il y a quelque chose qui se passe souterrainement et lentement, parfois très lentement quand vous n’y pensez même plus, tout d’un coup cette vérité apparaît et c’est un moment extraordinaire et qui n’arrive pas tous le jours et c’est bon, c’est tellement bon que soudain vous vous sentez légère et calme ( je, tu, il, elle ). [..]

La table est mise
Ma sœur n’en peut plus.
Personne n’en peut plus. Tout est silencieux.
Mais ma sœur a envie de s’amuser, d’inviter des gens. Ma sœur veut du bruit.
Mon neveu a envie de sortir. De danser toute la nuit et de boire et peut-être de rencontrer une fille et de l’embrasser tout la nuit. ( tout une nuit )
J’ai envie d’être comme lui ou comme ma sœur mais je n’a arrive pas alor je vais prendre un somnifère.
Ma sœur dit, déjà. N’en prends pas aujourd’hui. Reste avec nous.
N’en prends pas. Je n’en prends pas et je serre ma sœur dans mes bras.

Il fallait se maquiller pour le mariage. Elle se maquillait et c’était pire. Le rouge le rendait encore plus vielle. Le rouge sur le joues. C’était pire mais je ne dirais rien.
Toi aussi tu peux te maquiller, me disait ma mère. Oui.
Elle ne lâchera jamais. Jusqu’à sa mort elle me dira ce genre de chose ( tomorrow we move ).
Je me disais c’est sans doute bon signe, c’est sans doute pour ça qu’elle est toujours vivante. C’est sans doute pour ça que mon beau-frère dit elle est forte ta mère, elle est très forte.
Je me demandais si c’était si bien d’être si très forte que ça.
Tout le monde, enfin, mon beau-frère et ma sœur peut-être aussi me disaient c’est parce qu’elle a survécu, elle a appris comment survivre et puis elle devait être forte pour avoir survécu. [..]

J’en avais assez de toutes ces histoires de survivants ( tell me ). Pendant des années, je n’avais pensé qu’à ça. Maintenant j’en avait assez. Vraiment assez. Je me disais que peut-être en en ayant assez c’était le début de la guérison parce que moi aussi j’étais malade. Et je le suis toujours. C’est une maladie cyclique et chronique. Je prend tous le jours de médicaments pour mon humeur. C’est une maladie de l’humeur. D’ailleurs quand je suis de très bonne humeur il faut que je me méfie. Il faut que je perde vite cette trop bonne humeur sinon moi aussi j’irai à l’hôpital où l’on m’enfermera ( un divano a new york ) . Si je suis sans humeur, sans humeur de tout, sans envie de rien alors personne ne me voit et je ne vois personne, alors on ne m’enferme pas. J’ai pensé un peu naïvement qu’en en ayant marre de penser aux survivants et à ceux qui ne le son pas j’arrangerais mon humeur et ma maladie, puis j’ai lu que ce n’était pas possible, que ma maladie était liée à mon état de nourrisson, que moi nourrisson je n’avais pas remarqué que j’avais un père, enfin que ma mère et moi étions trop liées et que ce lien-là m’avait été fatal. Ce n’est pas vrai puisque quand j’etait petite je disait toujours que je voulais un mari comme mon père. ce n’etait donc pas vrai mais ça ne changeait rien. ( la folie almayer ) ..
Et ce n’était pas un trou que j’avais dans mon tissu, un trou qu’on pouvait éventuellement réparer, mais c’est que le tissu lui-même était foutu et qu’il n’y avait rien à faire. Donc je peux continuer à penser aux survivants et à ceux qui sont morts mais je n’y pense plus, sauf quand mon beau-frère m’y fait repenser. Ou quelqu’un d’autre. Ou quelque chose d’autre ( d’est ).

Tout est bon pour y repenser, même les mots ou le choses qui ne pourraient faire penser à quelque chose d’autre. Et ces mot son nombreux, comme par exemple quand on me dit l’air est pur .., même le mot ciel parfois me fait frissonner, pourtant j’aime le ciel, j’aime tous les ciels, surtout quand ils sont larges. J’aime tant le ciel que je peux rester des heures dans mon lit à Paris à regarder le ciel.
Tout le monde dit tu as beaucoup de chance de voir le ciel depuis ton lit, et je suis d’accord  ( la chambre ). [..]

Après elle m’a dit, viens toi. Je dit oui puis je dit non. Je suis mal.
Tu ne supporteras pas. Elle a dit si, qu’elle supportait beaucoup des choses e mon mal, elle le supporterait aussi et beaucoup d’autres choses. J’aurais dû me douter que quand on affirme cela si tranquillement c’est ne pas toujours vrai, surtout pour le beaucoup d’autre choses.
Puis quelqu’un d’autre m’a dit vas-y qu’est-ce que tu risques. Je suis allée en Angleterre. C’était là qu’elle vivait. Dans la deuxième zone de Londre. Un quartier où tout se ressemblait.
J’aurais pas dû. ( all one night ) [..]

Pourtant C. me poussait à parler et je disais oui, c’est que je veux. Ça doit être bien et c’est vraiment ce que je veux. Elle me veut beaucoup de bien et elle m’en donne ( l’enfant aimé ou je joue à être une femme mariée  ). Elle me disait sors-toi de l’enfance, ça suffit.
Oui, je le savais que ça suffisait mais je n’y arrivais pas.
Pas vraiment en tout cas.
Et la plupart du temps je ne parlais de tout. Je refusais, parfois j’essayais, mais mal.

S’il n’y avait pas eu cette question de parler vrai, sans doute que cela n’aurait pas duré si longtemps avec C., mais j’avais l’impression qu’elle m’arracchait à moi-même avec toutes ses questions et que c’était bien.

Mais à la place de vraiment parler vrai je parlais mal. Je disais des choses terribles à elle et à mes proches et ce n’était pas de la parole vraie. C’était juste détruire. J’étais fière, et puis je regrettais ( les rendez-vous de Anna ).
Je comprenais vaguement que ce n’était pas comme ça qu’il fallait parler vrai et qu’on pouvait faire des reproches aux autres sans être terrible mais avec distance e bienveillance. Mais dans le moment de mon faux parler vrai je disais des choses terribles que j’en étais malade après.
Et je retombais dans mon côté ou je ravalais tout et cela redevenait de la colère qui me tuait à petite feu. [..]

Pourtant quelqu’un m’a dit, quand tu fais de film tu t’y mets tout entière. Je ne savais pas parce que je ne me connaissais pas, et certainement pas mon entièreté. Et les films finis, c’est comme si je n’avais rien fait que de la buée. J’avais besoin de faire de la buée ( la captive ). Vraiment j’en avais besoin, mais mon tissu restait toujours foutu. [..]

Ma sœur m’a dit avec force ton tissu n’est pas pourri, tu est fragile c’est tout.
D’ailleurs à Milan quelqu’un a lu dans le lignes de ma main et m’a dit qu’il fallait que je m’occupe de toi. Vraiment? J’étais stupéfaite. Il a vraiment dit ça? Oui. D’ailleurs je suis souvent inquiète pour toi. Tu dois faire attention. Mais je fais attention et je prendre tous le jours mes médicaments. Non tu ne fais pas assez attention et j’ai peur. Tu corte à droite à gauche, tu prends trop d’avions et tu sais bien que le décalage est mauvais pour toi. Tu ferais mieux de rester tranquille. Et puis de moins t’en faire. Tu t’en fais trop. Mais non. Mais si, je le vois bien. Toi aussi tu t’en fais. Oui, parfois mais pas comme toi. Toi quand tu t’en fais cela devient vite grave et dangereux pour toi. Et je ne suis pas souvent là et puis quand je te dis quelque chose tu n’écoutes pas. Tu dis c’est rien, ça va passer. Ça passe, c’est vrai. Jusqu’à maintenant c’est toujours passé. Mais qui sait.
Je me suis intéressé à ta maladie et souvent des gens se jettent par la fenêtre à cause de cette maladie. Pas moi. Non, jusqu’à présent ( saute ma ville ). [..]
da Ma mère rit (Traits et Portraits) –
Chantal Akerman

* Chantal è morta nel mese di ottobre del 2015, probabilmente suicida, un anno dopo la morte della madre. “No more movie” è stato il suo ultimo film.

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le foto sono tratte dal suo ultimo libro.