Lettere a Ginette, e La Notte Folle – Joë Bousquet

De la première lettre d’amour que j’ai reçue de Joë Bousquet, je n’ai pu retrouver qu’un fragment. Cette lettre me fut q remise par Estève, à la faculté de Montpellier, pendant l’oral de la première partie de mon baccalauréat, en octobre 1929. (Ginette Augier)

« Plus rien entre nous deux que toi. »

J.B.

Dimanche, il est tard, et tout ce soir à la pensée que j’allais vous écrire, je me sentais ému comme si je vous avais vous-même attendue… Et maintenant que le silence est là, comme il est sur vos yeux, comme il est dans le ciel, je songe, avec un trouble plus grand encore, que rien ne pourrait me rapprocher de vous comme ces heures étales et sans vaisseaux qui reconnaissent leur profondeur azurée en moi-même. La vie, à présent, s’embellit d’être l’horizon de nos rencontres…

*

A bientôt, mon amour. Je rêve de votre chambre. Je la vois dans ses ombres, éclairée par votre jolie silhouette, grise ou bleue, puis (il est tard) plus éclatante, puis blanche et plus légère, et quand la lumière autour de vous s’envole pour retomber sur vous — rose et comme blessée… Je vous vois, je ne vous vois plus. Mes lèvres demandent pardon aux vôtres. Je vous aime, je vous aime.

*

[..] Je sens, la nuit, autour de moi, marcher cette réalité de notre amour qui est plus grande que notre vie, si belle qu’elle sourit avec indulgence de nos caresses, qui nous voit de si haut qu’elle ne sait plus très bien si ces baisers, c’est dans mon cœur qu’elle les voit, ou si vous en êtes couverte. Nos rencontres sont comme endormies dans son silence. Elle ne les compte pas. A ses yeux il est bon que d’un seul baiser j’aie pu tirer tant d’enivrement que toute ma vie se soit changée en une romance si pleine d’elle-même que je ne sais plus ce qui a été ni ce qui sera. Douce aventure qui commence dans les heures où nous pouvons nous voir réunis. Ce n’était pas sur mon bonheur, mais sur notre avenir que je veillais. Adoptés par l’obscurité que nous faisons régner sur nous, nous attendons tout d’un amour enfanté par la nuit. Nos rencontres nous tombaient du ciel, elles étaient comme des dons de notre amour lui-même. [..] Quand le désir de vous embrasser m’enserre et me gave, je presse comme un talisman chéri la pensée que vous pourriez être hors de ma portée au couvent. Vous n’êtes pas plus impatiente que moi, mais j’en suis encore à la reconnaissance. Peut-être aimais-je cette séparation qui est comme la réalité de mon espérance. J’étais là, seul, je caressais ma solitude, je me donnais au silence nocturne qui passait sur moi, qui était déjà cette fillette puisqu’il était ma présence et mon amour infini.

*

Ma chérie,
Au moment de vous écrire ce soir, je m’interroge, et tout ce que je trouve encore derrière l’émotion qui me ramène vers vous, c’est le désir de vous crier que je suis heureux, que je suis heureux. A travers ce sentiment, même, il me semble que je pars à la découverte du bonheur. Je voudrais m’immobiliser un instant, au seuil de la vie qui l’un et l’autre nous emporte, m’évanouir tout entier derrière la pureté de ma reconnaissance. Tout bas, dans le silence de ce qui m’entoure, je me répète que ma gratitude est si grande qu’elle ne peut être entendue que du ciel. Qu’il y ait ou non un Dieu, ce n’est pas aux théologiens à l’établir par l’intermédiaire de théorèmes plus ou moins valables. Il faut aimer pour éprouver, à travers l’appétit qu’on en a, la réalité de cet infini qui se révèle à notre faiblesse, qui nous regarde à travers nos pleurs, vraiment, quand ces pleurs, acquis exceptionnellement à notre joie, nous les sentons en nous, plus près de notre voix que de nos yeux —on dirait qu’ils sont dans notre âme, mais sur le visage d’un Dieu. Je n’ai que mon bonheur à vous offrir, mais il est si grand que je ne sais même plus ce qu’il représente, il est le nom d’autre chose qui nous possède et ne nous possède que pour nous unir. Oh ! vrai, il est bon de se sentir par un mal comme le mien séparé de soi-même quand on se voit soudain dans l’obscurité de son cœur, lentement renaître à autre chose [..]
Vois donc, ma grande fille, quel est mon bonheur aujourd’hui : mon cœur est le cœur d’un rêve contre lequel nul ne peut rien: car un rêve, toujours, rencontre sa réalité dans un autre rêve, et, contre le foudroyant appel qu’il adresse à l’avenir, aucune volonté contraire ne peut s’exercer. Il me semble que je t’ai prise avec une violence inouïe, pour te rapprocher en moi de toi-même, que, sous quelque forme qu’apparût dans mon désir cette prise de possession, je ne voulais, mû par une force plus grande que ma volonté, que t’anéantir en toi-même, te précipiter dans la pureté vierge de ton existence, pour te changer toute en ta jeunesse, en ta beauté, en ton amour. Mes mains voulaient ton corps, et ma bouche tes lèvres, ta chair, ta chair partout jusqu’en son ombre, mon âme, à travers cette fureur de mon être physique souhaitait uniquement de se rapprocher d’elle-même. Ecoute, écoute-moi bien, assez pour ne plus m’entendre, mais pour te vivre à travers mes paroles emportées, mes paroles qui ne sont plus des paroles mais la grande voix du mystère qui, à chaque instant, me met au monde ! Tu es près de moi et j’ai joué longtemps, me semble-t-il, avec ta petite robe, puis j’ai déshabillé la poupée avec la complicité de la lumière, j’ai rapproché ta chair de son éclat. Tout est changé : ton corps est la barque de roses que ton rêve a prise pour venir jusqu’à moi. Il est devant moi, et quand tes beaux yeux s’ouvrent, tu es la blanche fée de ton regard, je n’ai qu’à tendre les mains pour que tout le mystère de ma propre vie m’appartienne. Tu es là, petite fille aux yeux purs, étrangère à ton corps, dont tes mains, je le sais, ignorent tous les secrets de la volupté ; et chacune de tes beautés attend le contact de mes lèvres pour être rendue à ta vie par l’intermédiaire du plaisir. Baiser lentement tes seins, tes hanches, amener le vol de mes baisers à trouver sur toi ce qui ressemblerait le plus à un nid, et au fond de ce nid la rose entrouverte et cachée d’un autre baiser qui attendait les miens, chercher en toi de la chair plus dérobée encore, plus reculée, si bien qu’après cette averse et cette renaissance enivrée, les places les plus diffamées, si j’ose dire, de ton corps aient perdu leur identité et leur nom dans la pleine eau de la joie, c’est bien au-delà de la réalité physique de cette exploration, éclore en toi toutes tes roses —me comprends-tu ? —, évanouir dans ton bonheur la matière de ta chair, spiritualiser (dirait un curé) ton argile —si bien que la nudité de ton corps serait comme l’apparition de ton âme à travers son ivresse.[..]
Toute mon ambition, c’est maintenant de t’éveiller à toi-même, de te révéler peu à peu ce que j’attends pour nous deux de la vie. Vois-tu, il faut rompre avec ce parti pris qui montre l’éternité comme un au-delà à atteindre, qui aveugle notre réalité présente dans l’attente d’une autre réalité qui devient ainsi la déification d’un concept abstrait. Et chaque minute, la vivre comme si on pouvait se dire: je repasserai par là. L’éternité n’est pas un jardin que nous verrons s’ouvrir à nous, un jour. Il appartient à notre vie de la créer. C’est dans le temps, cette éternité, qu’elle s’invente. Jamais il ne faut anticiper sur elle ; mais la respirer dans la minute présente avec la passion infinie de nous révéler tout entier à la longue à nous-mêmes… Parier pour l’existence. Amener à se substituer à notre peur de mourir tout ce qui, en nous, ignore que la mort existe. Car chaque sentiment ne fait-il pas le tour de lui-même sans rencontrer l’horreur de cette mort dont il faudrait bien que notre âme éprouvât le vertige, si vraiment elle était ce qu’on dit? [..]

*

… Je n’ai plus de raison que pour me persuader, devant l’idéalité de ma joie, que je rêve; et tout alors me semble si immatériel que le rayonnement de vos yeux et la chanson de votre voix me manifestent avant tout, qu’au regard de mon cœur secret, ils doivent durer toujours. Ma grande chérie, aimer c’est croire en Dieu, croire avec son corps, croire, en créature, avec toute sa vie. Et les yeux dans les yeux, on écoute le murmure que font au loin les ruines de ce dont on ne veut plus… Pour un moment de cette joie on donnerait tous les temps, parce que cette joie n’est pas dans le temps. En elle amour et beauté sont tout un, on ne peut plus rêver, parce qu’on est devenu soi-même le rêve. On ne se verrait pas ailleurs, on ne se verrait pas différent. On se trouve réunis dans un amour où l’impureté ne peut pas se glisser. Pardon ! froissement de feuillages. S’avance la tête ridicule de M. le curé qui fait observer : « La robe de Mademoiselle C… ne cache pas assez qu’elle est bien de son sexe, vous, monsieur, votre main ne se tient pas dans les zones si soigneusement délimitées par nos soins. Notre loi est transgressée. » Abominable abruti. Quelle loi, qui nulle part ne mentionne la beauté. L’amour a tous les droits. Mais malheur à celui qui triche… D’autre part, ce qui ressemble le plus à l’enfer, c’est… voyons, imaginez S…, l’enfer pour lui, ce serait d’avoir une âme éternelle ; qu’est-ce qu’il ferait de son éternité ? Je suis navré de devoir vous parler si vite de choses qui sont toute ma vie. Je vous dirai un jour comment l’éternité se goûte ici-bas, semble se goûter en nous. Doit-on, de cette certitude embrasée, remonter à l’existence de Dieu ? Je m’en fous, et je m’en fous. S’il est là-haut qu’il y reste. Si c’est à lui que je dois mon bonheur, et si ce monde, il l’a créé, je le remercie de bon cœur et je lui fais connaître que je ne le crois certes pas aussi bête qu’on le dit. Vous le voyez, pesant des péchés, des choses mortes. J’ai fait gras, j’ai embrassé un monsieur…, etc. Les actes doivent être jugés (et par nous) selon la part de vie qu’ils contiennent et non pas selon une vague dénomination, une fois pour toutes instituée. Ce qu’il y a d’affreux dans notre civilisation occidentale, c’est qu’on ne sait pas y être mystique et croyant en dehors de l’enseignement catholique, qui a sa grandeur, mais qui a tué son esprit. [..]

*

[..] Je ne peux te regarder qu’avec des yeux d’exilé. On dirait, tant ta présence me fait douter de ma réalité, que, pendant des nuits et des nuits, déjà, je t’ai pleurée. Vraiment, je devais te regarder avec des yeux de ressuscité. [..]
Après, l’avenir prendra des décisions pour nous. Quand on est irrité contre quelqu’un des siens, il faut toujours se dire qu’il pourrait mourir ; et n’aurais-tu rien à te reprocher si l’on venait te dire tout d’un coup que ton père est mort, par exemple, dans un accident ? Le bonheur exige avant tout de nous, que nous nous montrions généreux. Et si nous ne tenons pas compte d’un avertissement qui est écrit, crois-moi, à toutes les pages de la vie, il ne tarde pas à se retirer. Si ton père est triste parfois, dis-toi qu’un témoignage d’affection de ta part réussirait sans doute alors à le réconforter. Les libertés que nous nous donnons, songe qu’elles nous créent des obligations. Ce serait trop facile de vivre hors la loi et de rester aussi égoïste que le premier pied-plat venu. Si je me disais, à la guerre, autrefois, que je devais toujours et quoi qu’il m’en dût coûter, être des plus téméraires, c’est que j’avais été des plus audacieux, à l’arrière, agissant toujours comme en pays conquis, assez sûr de moi pour penser que je ne me déroberais pas si le jour venait où je devrais tout payer à la fois. Quand on est hors la loi et qu’on refuse cette morale convenue qu’on a essayé en vain de nous imposer, il faut sentir naître en soi une autre loi morale, tout aussi forte et plus forte que l’autre. Sinon, nous serions pires que ceux que nous méprisons. Il ne faut pas agir comme des échappés du collège. Nous n’avons pas à obéir à des maîtres. Soit. A la condition que nous comprenions qu’un nouveau maître est en nous, celui que nous voulons devenir. Et je t’écris tout cela, que je sens me livrer un peu plus de ton âme, parce que je te vois avec une grande émotion, naître un peu plus, tous les jours à toi-même. Je ne t’ai rien dit encore de ces joies singulières que tu me donnes, et que je suis le premier à éprouver et qui me touchent plus encore peut-être que tous tes abandons : à travers des signes irrécusables, qui, peu à peu, se font jour, je m’aperçois depuis quelque temps que tu es très intelligente. Et ce n’est pas sur des niaiseries d’ordre scolaire que je te juge. Je regarde l’originalité de ton esprit ensoleiller lentement, un jour ici, un jour là, les sentiments que tu me découvres. Je te regarde avec une curiosité passionnée, te dépouiller de ton enfance. Je suis sûr, maintenant, qu’il n’y a rien en moi dont je ne puisse me promettre qu’un jour tu pourras le comprendre. Toutes ces choses que j’écris ici, et le secret suivant : que je te pardonnerais, toujours, pour tant que je doive souffrir, tout, sauf une réticence ou un mensonge. Que je sois atrocement, maladivement jaloux, cela va de soi, et je n’ai pas à te l’apprendre. Mais ce qui introduit en moi quelque chose de particulièrement effrayant, c’est que je ne peux jamais, dans le mal que je fais, me sentir arrêté par ce que je vais moi-même souffrir. Je peux, pris d’une curiosité satanique, aller jusqu’au bout de ma douleur à travers le bien qui me sera le plus précieux. Je ne sais pas ce qu’on appelle la douleur, je ne sais pas ce qu’on appelle la joie. Je ne connais que la fureur d’une passion, qui, à quelque excès qu’elle précipite, est préférable à tout. Heureux, je suis très heureux de ce pauvre prétexte qui me permet de me montrer à toi tel que je suis. Toi, la première dans ma vie, tu as le pouvoir de me faire beaucoup, beaucoup souffrir. Mais la douleur me rend très cruel et d’autant plus cruel que je me sens plus aimé. Et je suis, alors, le témoin navré de mes propres excès contre les ravages desquels mon cœur reste longtemps sans pouvoir. Au point que la possibilité, dans ces moments, de te frapper, serait comme un soulagement pour toi dont ma violence extérioriserait et limiterait les blessures. Vois-tu, ma grande chérie, ce que je suis capable, pour un rien, de t’écrire. M’aimes-tu ? Je crois qu’on ne peut pas m’aimer sans souffrir, et voyant, dans cette fatalité, ta jolie silhouette d’enfant adorée, je me maudis moi-même, et je maudis le destin qui m’a placé sous tes pas. Vois-tu, ma grande chérie, mon amour bleu, quelles sont mes blessures, et combien je sais mordre. [..]

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Ma chérie, Il y a une perversité qui nous conseille d’aller toujours jusqu’au bout de notre inquiétude et de notre douleur, et d’y goûter soudain comme un baiser la naissance de la joie. [..]

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Carcassonne, le 4 juin 1949
Ma chère Ginette,… La vie n’est qu’une purge. Je ne marche pas dans l’acte de foi matérialiste. Ce n’est pas pour en suggérer un autre. Je ne veux qu’être cru quand je me sens et dis retranché de celui que la vie détermine. C’est une danse dont je subis la loi, mais dont j’invente et suis la musique. Je ne réclame pas l’éternité pour cette musique-là. Je dis que la mort en enlève les fausses notes, c’est tout.

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(Lettre posthume)

3 heures
Je suis très fatigué, l’estomac douloureux, une sueur gelée sur le front, j’ai ôté mes lunettes qui me pesaient —cela doit s’appeler être de sang-froid —je ne t’avais jamais écrit dans ces conditions. Je ne dirai pas : je te voudrais près de moi. Je dirai : ton absence est la même blessure, que ma vie me porte ou que je lutte pour la retenir. Tu es ma chair. C’est parce qu’il est possible que tu ne puisses vivre sans moi que j’ai des genoux, des jambes. C’est parce que tu vis que ma pensée n’est pas la haine de la vie, mais l’amour même. Je ne t’ai menti qu’une fois. C’est quand je t’ai dit que je pouvais vivre sans te voir. Même si tu tombais dans quelque déshonorante folie, je te garderais près de moi. Je n’imagine l’avenir qu’à travers la douceur de le recevoir de ta présence. Et cette douceur est tout ce qui me tient au monde. Ma vie n’a pas de contenu, n’en aura plus, tu n’es pas en elle, elle me vient de toi, je n’existe que pour la surprise de naître à chaque instant de la femme que tu es… Le reste n’est qu’un corps rompu et le contact quotidien avec des maux physiques que tu n’imagines pas.

da Lettres a Ginette (1930-1950)
Joë Bousquet

La Nuit folle (1931)

Le 11 mai 1980, Lisette Imbert-Arnaud, qui habite Paris, après avoir vu à la télévision, le film : La Tisane de sarments, a eu l’idée de se mettre à classer de vieux papiers. Elle retrouve, par un hasard qui ressemble à une inspiration, une lettre que je lui écrivis en 1931. Lisette était alors ma meilleure amie et elle l’est restée. Jugeant que cette lettre faisait partie du contexte de La Tisane de sarments, et aussi de ma vie sentimentale, elle se hâte de m’en envoyer une photocopie… La voici : c’est la relation d’une nuit folle. Je pense qu’elle contribuera, pour les critiques futurs, à caractériser l’atmosphère magique du roman et leur permettra de mieux préciser la signification vécue de l’androgyne de Dom Bassa. Ecrite sous le coup d’une vive exaltation, il y a cinquante ans, et dans un style qui a peut-être subi quelque peu l’influence de Joë Bousquet — si ce style a vieilli, je m’en excuse ! —, je crois qu’elle a conservé toute sa fraîcheur de document humain exceptionnel… Grâce à la cocaïne (La Tisane de sarments) Joë Bousquet était enfin parvenu — comme les sorciers du Moyen Age avec leurs drogues —à n’être plus celui qu’il était, à donner corps à ses visions et surtout à réaliser les incorporations et possessions dont il rêvait. Que s’est-il passé cette nuit-là? Une véritable opération magique, au cours de laquelle j’ai été dépossédée de moi-même et où Joë, réussissant à s’identifier avec moi, plus substantiellement que dans l’acte sexuel normal, a littéralement pris ma place. La suggestion, rendue plus efficace par la cocaïne, le rêve partagé, a fait le reste. Comme Obilote dans le roman de Parzival qui, après/’« archange des cœurs », s’identifie à son chevalier, je me sentis, cette nuit-là, changée en Joë Bousquet, un Joë qui était devenu moi-même ! J’ajoute, au risque de passer pour une illuminée, qu’il m’est arrivé, parfois, au cours de mon existence, et tout récemment encore, d’éprouver de la part de je ne sais quel esprit posthume (?) cette même impression de hantise ou de possession et de ressentir les mêmes spasmes nerveux qui agitaient parfois les jambes de Bousquet. Qu’on explique la chose comme on voudra ! La philosophie doit avoir le dernier mot. C’est elle qui, en fin de compte, légitime à mes yeux la publication de cette lettre : les mythes érotiques ne traduisent pas seulement un besoin de possession sexuelle, ils impliquent et postulent, pour les passionnés, la possession démonique, symbole de la fusion totale des êtres.
Ginette Augier

Gibalaux, ce lundi —tard…

Chère petite amie, oui, il est tard… très tard, et, tout ce soir à la pensée que j’allais t’écrire, je me sentais émue comme si j’allais te voir apparaître dans le souffle du soir. C’est que, vois-tu, je me réveille à peine du très beau songe que fut ta présence, et puis aussi, n’étais-je plus très bien moi-même, le jour qui suivit ton départ. Je te raconterai, c’est invraisemblable et beau comme un conte de fées du temps, encore proche, où nous étions des petites filles… C’est un songe qui n’est devenu réalité que par l’intensité qui est la sienne. C’est fou ! Et surtout, promets-moi que tu ne diras rien, c’est un très gros secret. Chérie, tandis que tu manquais ton train, cet incident malheureux avait sa revanche en moi, à 10 heures, par une nuit sans étoile, où les ténèbres, en se faisant plus épaisses, m’enserraient comme dans un voile. Je sautai par la fenêtre du salon (tu sais, celle du bout, en face de la porte)… une bougie dans la poche de mon manteau, un mouchoir et ma boîte à poudre, c’est tout ! Je claquais de peur (moi qui ne puis aller dans ma chambre sans lumière !). Il me semblait que tous les moines qui avaient eu l’idée de bâtir leur monastère sur ces terres se réveillaient et que leurs ombres venaient me frôler à tout instant6… Sept kilomètres dans les ténèbres, la voix de Joë, dans le vent, m’égarait, et, j’avais un jour senti et écrit que « mes yeux verraient plus loin que les coteaux ». J’étais brisée, les pieds en sang, après m’être perdue plusieurs fois. Je tapai à la porte de Joë, éclairée d’une lumière blonde. Une très jolie femme vint m’ouvrir : Suzanne D. qui était là avec son mari. Joë tremblait de tous ses membres tant il était ému : « Vous arrivez du cinéma ? » m’a-t-il demandé pour rendre cette venue naturelle à 11 heures du soir. Je répondis et mes mots cherchaient ses lèvres. L’on a parlé de Choc7, que sais-je, ils sont partis. Ils ont encore flotté, avec le bruit de leur auto. Joë paraissait ivre : « Viens m’embrasser, ferme les portes à clef ! » Et puis, je ne sais plus ? C’est alors que l’incantation a commencé, il m’a murmuré : « C’est notre nuit de noces ! » J’étais dans son lit et il me semblait que je me trompais de sommeil. Soudain, il a pris une petite fiole : « Sais-tu ce que c’est ? —Non. —C’est de la drogue, tu permets ? —Non, Joë, ça va te faire du mal, je ne veux pas… —Tu en veux peut-être ? —Oui », ai-je crié, réveillée tout à fait, résolue à aller jusqu’au bout de moi-même. Il a pris un coupe-papier d’argent et il m’a fait aspirer quelques pincées de cette poudre qui brille comme du diamant. Il en a aspiré le double. La gorge me piquait et les battements de mon cœur électrisaient tous mes membres. Son baiser piquait, son baiser était « cocaïnisé »… Il a allumé une bougie très pâle, et alors, il s’est mis à parler. Je me souviens très peu, cela me fatigue horriblement d’essayer de me rappeler. C’était comme un long poème qu’il me récitait les yeux dans mes yeux… Il disait à tout moment : « J’entre dans ton ÊTRE… J’entre dans ton ÊTRE… » Je me sentais pâmée, je haletais, j’ai hurlé, mon corps traversé d’une douleur horrible qui parcourait mes entrailles pour s’arrêter à mon cœur qui battait désespérément : « Je souffre ! —C’est l’incision qu’a fait mon âme pour entrer dans la tienne, tu es en moi : comment t’appelles-tu ? —JOË BOUSQUET ! » (Je ne savais plus mon nom, je te le jure !) « M’aimes-tu ? m’a-t-il demandé —Non. —Pourquoi ? —Parce que je suis toi-même ! —C’est bien cela, écoute ma chérie… » Et sa voix, longtemps, longtemps a parlé de « forme et de diamant ». J’ai crié tout à coup : « Le diamant, il est là, dans tes yeux ! —Oui », m’a-t-il répondu. Il a encore parlé jusqu’au moment où j’ai dit : « L’étreinte n’existe pas ! —Non, elle n’existe pas ! Et, à travers son esprit, qui était en moi, je me souviens très clairement d’avoir conçu, intuitivement, ce que pouvait être l’au-delà, la survie, l’amour et la non-existence de l’étreinte. Je me trouvais comme dans une sorte d’extase, portée par quelque chose de plus fort que nous deux, au-dessus de moi-même. Joë parlait d’« étoiles », d’« ailes », il m’appelait : « ma fille » et nous rêvions notre enfance !… Nous ne nous sommes même pas embrassés, nous vivions dans une sphère où rien ne pouvait plus nous rapprocher puisque nous étions le même être. Enfin, je me suis réveillée : « Où suis-je ? —Chez ton mari, chez ton amant ! —Ah, oui ! —Vite habille-toi, François va aller faire boire le cheval, il te verrait, il est près de quatre heures ! » C’était la vie qui recommençait. Je retrouvais mon être en m’habillant, je grelottais, je suis partie très doucement. Joë m’avait dit : « N’aie pas peur, je suis l’ami des ombres ! » J’ai marché dans la clarté laiteuse de la lune, je répétai en fixant les dernières étoiles : « Le diamant ! Le diamant ! » Je tenais Commerce sous le bras. Dans un bois de pins, j’ai allumé ma bougie et j’ai lu le texte de Joë à toutes les ombres assises autour de moi. Il n’y a pas eu d’aurore. A quoi bon d’ailleurs ? Je regrette, ainsi que Joë en avait exprimé le désir, que nous ne nous soyons pas tués à l’aube. Il eût peut-être mieux valu. C’est stupide, cette vie exagère vraiment, et puis ce coupe-papier m’obsède… Svea Morgen8, il y a eu un peu de ça dans cette folle échappée où le clair de lune me baisait. Depuis cette nuit, l’absence de Joë me fait l’effet d’une amputation. Il m’a révélé des secrets durant cette nuit, il vaut mieux les garder pour soi, leur révélation pourrait faire coffrer une ou deux jolies femmes. Je ne parlerai pas. Mais j’aurais voulu tuer un homme, en sortant de chez Joë, je n’en ai rencontré aucun. J’étais presque devenue une ombre, celle de Joë. J’ai l’impression d’être allée au bout de l’amour, à supposer que l’amour ait des limites que nous puissions atteindre ici-bas. Joë, à chaque instant reprenait de la drogue « pour pouvoir continuer à me parler », disait-il. Je finissais par devenir jalouse de cette blanche amie qui le grisait plus que moi. Je voulais l’en empêcher, mais je voulais tout ce qu’il voulait… N’étais-je pas lui-même ? Chérie, je m’arrête ; ne dis rien à personne, prends des ménagements si tu en parles à Simone M., qu’elle n’aille surtout pas le dire à sa mère. Je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir cette petite poudre de nouveau ?… Je joins à ma lettre la carte de Raymonde, je lui ai répondu immédiatement ainsi que tu me l’avais recommandé.

Ginette Augier

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Giorno e Notte

Sul corpo di un uccello di bosco
Inchiodati dalle sue ali immense
I giorni crocifissi alle notti
Aggiungono un nome al silenzio

Passando su lui senza vederlo
Fanno occhi piu grandi della vita
All’amante che strugge di sapere
Come si muoia d’essere gradita

I giorni che disfecero i fiori
Per seppellirsi sotto il loro peso
Si sono uniti al cielo nei cuori
Dove s’aprono le ali dell’ombra

Denudandosi sotto le acque
Che la sua trasparenza ha velato
Il mattino che nasce a occhi chiusi
Allibisce d’una stella fuggita

La croce che spalanca l’orizzonte
Sente in voci che si chiamano
Due nomi sbocciare un canto
Dove l’alba ride di una rondine

da La conoscenza della sera –
Joë Bousquet

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* in copertina
Female Costellations II
Andre Masson

** nel post il dipinto
La Metamorfosi degli amanti –
Andre Masson